Feuilleton des écrivains de Litter'Al

Episode n°1 par François Hoff - Décembre 2018

Elle entra sans frapper, s’assit sans y être invitée, croisa les jambes et attaqua :

« Vous êtes bien Xavier Schwalber ? "Recherches et investigations dans l’intérêt des familles" ?

– Vous avez un doute ?

– Je ne veux pas avoir affaire à un sous-fifre.

– Je suis bien moi. "Discrétion. Célérité. Efficacité". En quoi puis-je vous être utile, madame… ?

– Muller. Mélanie Muller. Mon mari a disparu depuis avant-hier soir. Il était invité par la librairie Bords de l’Ill pour présenter son dernier bouquin, Le Cannibale de Bâle. Il l’avait écrit sous son pseudonyme : Athanase. Je crois que vous le connaissiez. »

Athanase ! Bien sûr ! Mais j’ignorais qu’il s’appelât Muller.

Il avait été journaliste « free-lance d’investigation », tendance fouille-merde. Ce qui lui valut de solides inimitiés. Il n’avait pas son pareil pour subodorer les affaires louches. Banquiers blanchisseurs suisses, mafias d’Europe orientale, trafiquants de viande avariée et autres maquereaux mondains le haïssaient à juste titre.

Je le rencontrais Chez René, rue Kageneck. Il tentait parfois de me soutirer des infos sur mes enquêtes, mais il s’y prenait mal en essayant de me soûler... Je sais garder un parfait silence déontologique, même après quatre apéros.

L’âge venant, il s’était reconverti dans le polar, genre « gore » bas de gamme, mais, paraît-il, « basé sur des faits réels ».

Elle ne cessait de croiser et décroiser ses jambes, gainées de soie noire.

« Je ne vous cache pas qu’il est… volage. »

Et voilà que ça se complique…

Francois hoff

Episode n°2 par Sylvie de Mathuisieulx - Janvier 2019

« Et voilà que ça se complique... » chantonna une petite voix dans ma tête.

Quittant mon fauteuil, je me dirigeai lentement vers la fenêtre : le spectacle de la rue, grouillant deux étages plus bas, s'avéra comme je l'espérais plus propice à un début de réflexion. D'un côté, les histoires de cocufiages ne me faisaient plus rire depuis des années, de l'autre, l'état de mes finances m'interdisait cruellement ne refuser l'affaire qui se présentait. D'autant que la délicieuse Madame Muller semblait éminemment solvable, depuis son foulard de soie griffé jusqu'à la semelle rouge de ses escarpins. Je me tournai vers elle.

– Dites-moi, le caractère volage de votre mari l'a-t-il déjà amené à découcher ?

Elle haussa les épaules, morose :

– Jamais deux nuits de suite... c'est précisément la raison de ma visite, Sherlock...

Choisissant d'ignorer la pique, je gardai le silence. Au bout de quelques secondes, elle baissa les paupières et lâcha dans un souffle :

– Je suis morte d'inquiétude.

Bien sûr. Et moi, j'étais danseuse étoile au Bolchoï. Dès l'instant où elle avait poussé la porte pour entrer dans mon bureau, j'avais flairé l'arnaque. Il faut dire qu'Athanase m'en avait parlé, et plus d'une fois : il avait l'air raide dingue de cette jeune femme, sa troisième ou quatrième épouse, j'avais perdu le compte. Ironiquement, c'était l'avocate à laquelle il avait eu recours pour régler son dernier divorce.

Sacré Athanase. Je me demandai soudain depuis combien de temps je ne l'avais pas croisé. Un mois ? Deux ?

Sylvie2

Episode n°3 par Pierre Kretz - Février 2019

J’en avais assez des croisements et décroisements de jambes de l’épouse d’Athanase. On n’était pas dans une chanson de Brassens quand-même. Et jusqu’à nouvel ordre, l’époux de ma cliente était toujours en vie. J’avais envie de lui dire de se tenir décemment en des circonstances aussi tragiques, mais c’est une cliente. Et chez moi le client est roi et la cliente est reine. Elle prit congé non sans m’avoir  remis une enveloppe kraft, qui contenait en liquide une provision conséquente. Je n’avais pas le choix, il me fallait commencer mon enquête sur le champ.

Je me rendis Chez René, rue Kageneck. Vladimir, le patron, était effondré.

- Figurez-vous, me dit-il, qu’avant sa séance de signature de « Le Canibale de Bâle », Il avait bu  trois pastis avec ses amis de la table du fond, qui sont tous  effondrés.

Je m’installai à leur table et, la mine déconfite, je leur dis : « C’est terrible quand même cette disparition n’est-ce pas. Et son épouse qui doit vivre dans une grande angoisse ».

J’ai cru deviner sur les lèvres de l’un de ces amis, une esquisse de sourire. C’était le moment d’offrir une tournée. Et comme pour les rassurer, je leur dis : « Elle est avocate. Cela aide ».

- Je ne sais pas si une avocate comme elle, dit l’un d’eux, peut beaucoup aider dans une affaire comme celle-ci. Elle est experte au Conseil de l’Europe pour le droit de l’homme en Russie. Elle est russophone. Grand-mère russe. Mais depuis peu elle s’intéresse au droit de l’énergie dans les pays de l’ex bloc soviétique.

Pierre kretz

Episode n°4 par Albert Strickler - Mars 2019

En sortant de Chez René, je remontais la rue Kageneck en mâchouillant mes maigres indices.

Athanase était volage, tout le monde le savait.

La Russe, dont il m’avait avoué être dingue, se disait morte d’inquiétude mais personne ne la croyait, à commencer par l’ami de l’apéro dont l’esquisse du sourire en disait long.

L’enquête venait à peine de démarrer, et j’avais déjà l’humiliante impression de m’être fourvoyé.

Il est vrai que j’avais aussi un peu forcé sur l’apéro qui s’empressa de couler mon esprit de déduction. Car si je m’étais cru habile en payant une tournée, je n’avais pas imaginé que tout le monde allait m’emboîter le pas au gré d’une surenchère qui me valut d’être cuit sur place.

Et c’est le pouls en heurtoir aux tempes que je retournai au bureau en passant par la case sieste.

Je ne suis pas sûr que bien m’en ait pris. En profita un cauchemar qui me vit déchiqueté par des ciseaux à la façon d’Orphée par les Ménades.

Réveillé en sursaut, comme échappé de la guillotine, je reconnus, en sueur, l’origine du cisaillement dont je venais d’être la victime : le jeu de croisement-décroisement des jambes de Mélanie, dont les lames de chair avaient failli me hacher menu.

Mais cette allusion subtile à la viande m’ouvrit une piste que je n’avais pas encore pensé à explorer. Celle du Cannibale de Bâle.

Oui, et l’évidence me frappa le front comme le pouls, les tempes, c’est de ce côté-là qu’il me faudrait chercher. Du côté du roman en évidence sur mon bureau comme La Lettre volée. Si Athanase était à mes yeux un piètre écrivain, son livre recelait peut-être le mystère de sa disparition !

Albert strickler

Episode n°5 par Gérard Freitag - Avril 2019

L’enveloppe avec mes gages d’avance, le bouquin d’Athanase se trouvaient maintenant l’un à côté de l’autre : l’argent que l’on te donne pour te mêler de ça. C’était cela qui était dit.

Mais pour quel rôle ?

Peu d’indices, mais un drôle d’assemblage ! Une cliente, à coup sûr, plus à son aise en vamp espionne qu’en avocate experte ; une vieille connaissance qui était tout sauf un enfant de chœur. Et disparue sans crier gare, mais pas pour tous sans doute.

Ce n’était rien de bon que me voulait toute cette panoplie de coups fourrés.

Mais Le Cannibale de Bâle, c’était une surenchère ! Un titre pareil et son histoire y afférente imaginable, fallait les avoir trouvés !

À moins que… ?

L’idée de tout à l’heure !

Si le thriller sur-dosé et de mauvais goût ne s’en donnait que l’air ? Et caché, distillé dans ses pages, un autre texte, encore moins avouable mais du coup plus subtil ! Une trace, une piste dans un livre alibi ! Quelque chose qu’on ne peut dire qu’en le tenant caché…

Je pris le livre en main, donnai de l’air à sa liasse de feuillets.

Ça ne sentait pas bon ! Son travail de fouille-merde, avec ou sans son assentiment, il l’avait fait cette fois comme il faut, l’Athanase !

Et qu’est ce qu’elle disait sa première phrase ? « Quand un type disparaît, faut pas le chercher trop. » C’était écrit là ! En toutes lettres.

Or on l’avait vu où la dernière fois ? Au lancement du bouquin à la librairie Bords de l’Ill.

Et je me dis en reposant le livre :

« Du coup, Sherlock, t’as bien trouvé ce qu’il te faut ? »

Gerard freitag

 

 

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